Bonnes pratiques

Innover pour mieux manger

Rien ne peut être imaginé pour mieux manger au cinéma sans innovation et donc sans entreprises alimentaires qui prennent un risque. Le baromètre de l’économie de l’innovation est donné après années par les professionnels qui se réunissent au Salon International de l’Alimentation (SIAL) à Paris ou dans d’autres capitales mondiales. Ils y examinent ce qui devrait assurer l’augmentation de leur futur chiffre d’affaires, ou, à tout le moins, un équilibre économique, soit environ 2 500 nouveaux produits. Ils savent se faisant que, quel que soit le montant de leurs investissements en Recherche et Développement, deux nouveaux produits sur trois n’atteindront jamais le seuil de 10 000 unités vendues et que trois sur quatre ne parviendront pas à rester en rayon au-delà de la première année. Ça pose un cadre. Imaginer dans ces conditions que l’innovation alimentaire puisse n’être mise en œuvre que pour le seul marché des salles de cinéma, et plus largement des lieux de culture, pour les beaux yeux vertueux de leurs dirigeants, animateurs et spectateurs est totalement illusoire. La majeure partie des produits vendus dans les salles doivent donc d’abord et avant tout répondre à des économies d’échelle permettant de les maintenir à un prix abordable pour le spectateur ainsi qu’être rentables pour le fabricant. Cette équation est non-négociable, c’est la leçon que l’on peut tirer des différents concours organisés par Mieux Manger au Cinéma et qui ont vu de talentueux lauréats couler faute de modèle économique viable. On peut bien sûr imaginer des solutions très locales pour un très petit nombre, mais celles-ci ne pourront changer les habitudes sur le long terme et à l’échelle nationale, premier obstacle à franchir.

Deuxième haie à franchir nécessairement : la gourmandise. Et oui, des décennies de liens de plaisir entre des produits addictifs par nature et la fréquentation des salles de cinéma ne peuvent disparaître d’un coup de baguette magique. Ainsi, la stratégie ne peut être celle de la rupture abrupte et il est inutile d’imaginer le remplacement des popcorns caramélisés par des algues fumées déshydratées, fussent-elles fabriquées en Bretagne par des jeunes entrepreneurs sympathiques ! Développer des produits d’appel qui se rapprochent de goûts connus du spectateur permet d’entrer dans la danse. À l’instar de la startup Elsy Food primée dans l’édition 2022 du concours Mieux Manger au Cinéma pour ses billes de chocolat faites à base de fibre de chicorée et contenant moins de 1% de sucres ajoutés, sans gluten, sans arômes artificiels, sans édulcorants et sans huile de palme. Ces billes font furieusement penser à d’autres, américaines, qui monopolisaient le marché depuis des lustres. Elsy Food a désormais gagné de nombreux marchés en franchissant haut la main les deux premiers obstacles. 

Troisième critère dans l’innovation, et là on se rapproche d’un monde idéal, l’entreprise qui fabrique le produit a un impact sociétal dans le process même de fabrication. À ce titre Kignon, primée également en 2022, coche toutes les cases imaginables. Le point de départ de leur projet était un constat : aujourd’hui en France, on continue de gaspiller 10 millions de tonnes d’aliments consommables chaque année dont 50 000 tonnes de pain chez les boulangers. Alix, Louise, et Katia, l’équipe 100% féminine qui a créé ce bijou d’entreprise, y ont ajouté un deuxième constat : le taux de chômage des personnes en situation de handicap est deux fois plus élevé que la moyenne nationale. Les bases de Kignon sont lancées, reste à trouver les recettes de biscuits salés et sucrés qui remplissent les conditions de gourmandise et nous nous demandons soudain pourquoi il n’y a pas des dizaines d’entreprises comme Kignon qui se créent. 

L’innovation en matière alimentaire ne peut relever du gadget. Les cases à remplir pour la réussite sont nombreuses et le cinéma ne peut être le seul lieu vertueux. Mais il peut en revanche, par son pouvoir sur les images, ses discours, sa surface médiatique mettre en avant des initiatives qui méritent d’être répliquées.

Image de couverture : Gary John