Bonnes pratiques

Ne plus manger au cinéma, est-ce une option ?

Combien de fois avez-vous été agacé(e) par le bruit insupportable que produisait la mastication de popcorns de votre voisin de salle ? C’est un sujet récurrent de plaintes de cinéphiles, mais vous avez pu constater que ces récriminations n’avaient pas pour autant entraîné une diminution de la taille du stand de vente desdits popcorns. La raison tient très simplement dans quelques chiffres qu’il est préférable d’avoir en tête avant tout militantisme vertueux.

Pour un grand format vendu 5 – 6€ (hypothèse plutôt basse), le coût matière de ce que vous trouvez dans votre pot de popcorns est : Maïs : ~0,15–0,25€, Huile/sucre/sel : ~0,10€, Emballage : ~0,20–0,40€, Énergie + pertes : ~0,10–0,20€. Soit un montant total de ~0,60–1,00€

Si votre pot a été vendu 5,50€, la marge brute est donc de ~80–90% ! Seuls quelques produits alimentaires dans le monde peuvent atteindre un tel rapport. Ah si, pardon, votre pot de popcorn va souvent avec un gobelet d’une boisson gazeuse servie en mode dite « fontaine », pour un prix de 4 à 6 €, le coût (sirop + eau + gobelet) étant lui de 0,5 à 1 €, la marge brute est la même : 80 à 90%.

Ajoutons que le CNC publiait en 2019 les données suivantes de comportement d’achat : 47,7% des spectateurs déclarent acheter boissons / pop-corn / confiserie lors d’une sortie cinéma. Le pop-corn est le produit “star” : 32,7% déclarent en acheter (52,3% chez les 15–24 ans). 

Enfin, et on arrête les chiffres, ajoutons que la répartition typique du chiffre d’affaires pour un établissement mono-écran ou petit complexe art et essai est la suivante : Billetterie : 55 à 70% du chiffre d’affaires, Confiserie / boissons : 8 à 18%, Subventions publiques : 10 à 25%, Animations / privatisations / événements : 2 à 10%, Publicité : faible ou quasi nulle.

Penser que l’on ne va bientôt plus manger au cinéma alors qu’on assiste à une baisse certaine de la fréquentation des salles, relève donc d’une équation économique totalement irréaliste, sauf à imaginer une augmentation du prix de la place.

Une fois cette équation posée, plusieurs questions sur les solutions alternatives se posent pour se lancer sereinement.

Il est d’abord impossible d’imaginer que le spectateur ne soit pas « formé ». Entendons par-là que le personnel chargé de la vente des billets doit se faire le relais d’un discours sur les changements à opérer dans les habitudes de consommation. La raison principale n’est pas tant de le convaincre sur les effets « santé », mais bien de lui expliquer une équation économique qui va l’amener à devoir payer plus cher un produit non manufacturé dans l’industrie agroalimentaire. Cette différence de prix doit pouvoir à l’avenir s’estomper avec deux leviers. D’abord en diminuant un peu les doses gigantesques, notamment de popcorns, qui sont servies habituellement, ensuite parce que l’économie d’échelle viendra naturellement quand plus d’exploitants commanderont ces nouveaux produits. Pour opérer cette augmentation de l’offre, il faut susciter la demande et nous y sommes aidés par la mise en avant de plus en plus fréquente, y compris dans les réseaux sociaux, d’un discours vertueux qui pousse le consommateur globalement vers le mieux-manger.

Un deuxième sujet est « popcorn or not popcorn ? », compte tenu à la fois de l’économie liée au produit, mais surtout de son lien quasi mythique et indémodable avec la sortie cinéma. La réponse ne peut s’imaginer dans le court / moyen terme qu’avec des paliers progressifs. Supprimer totalement et brutalement l’offre semble peu pertinent et la première action est très certainement de commencer par abandonner les pots gigantesques au profit de paquets à taille humaine, tout en augmentant les offres de produits alternatives. 

Les différentes éditions du concours Mieux Manger au Cinéma ont également mis à jour un point fondamental au regard de l’échelle du marché. Si, sur la projection des films, les salles sont en concurrence entre elles à partir d’une offre d’un produit unique et homogène, il n’en est pas de même avec les produits alimentaires. D’abord et avant tout pour des raisons culturelles. L’alimentation relève du multi quotidien quand le cinéma relève de l’exception. Un spectateur n’est pas vierge de connaissances sur les produits qu’on lui propose lesquels existent sans les salles de cinéma et dans un marché beaucoup plus large. La conséquence de cette observation est que les chances de succès d’un nouveau produit au cinéma sont beaucoup plus fortes si ce produit existe dans un marché plus vaste : épiceries Bio, rayons spécialisés de supermarchés ou autres lieux culturels.

L’économie de la confiserie ne pourra changer que sur le long terme mais gageons que le levier le plus sûr sera le spectateur lui-même, consommateur de plus en plus aguerri et soucieux de son bien-être qui ne comprendrait pas qu’une salle de cinéma soit à la traine de ce qu’il défend au quotidien pour lui et ses enfants.