Bonnes pratiques

Éducation au goût et aux images, un combat de plus en plus nécessaire

Y-aurait-il un rapprochement à faire entre deux pratiques éducatives pourtant fort éloignées dans leur développement historique ?

L’image comme sujet éducatif est une vielle idée de l’éducation populaire au travers de sa mission de diffusion des savoirs et des pratiques culturelles auprès du plus grand nombre, en privilégiant les classes défavorisées. C’est ainsi que des Universités populaires sont fondées à la fin du XIXe siècle notamment à Nîmes, Toulon, Lisieux ou Épernay. Pour rendre le public plus attentif, on s’appui sur l’usage de projections avec la lanterne magique.

C’est ainsi qu’en1920 le cinéaste Louis Delluc et le critique-théoricien Riccioto Canudo créent les ciné-club pour « favoriser les enthousiasmes, les efforts de tous les jeunes, et organiser des manifestations de tous ordres pour le développement de la cinématographie française. ». Suit en 1922 le premier congrès du cinéma éducatif, donnant lieu dans les années 80 une véritable politique publique dite de « l’éducation à l’image ».

Et puis patatra, la belle idée du cinéma comme œuvre ultime et singulière dont il faut enseigner les codes nouvelle vague, est quelque peu battue en brèche par un déluge d’images qui inondent toutes sortes d’écrans. On transite en 2010 de l’éducation « à » l’image vers l’éducation « aux » images en réponse à ces mutations techno-culturelles. Pourtant, à la rentrée 2026, un référentiel dédié à l’éducation au cinéma et à l’image sera publié. Élaboré par le Ministère de l’Éducation Nationale, en lien avec l’ensemble des acteurs de l’éducation au cinéma, il établira des liens avec les programmes disciplinaires de chaque niveau d’enseignement et proposera, pour chaque entrée de programme, des exemples d’activités.

On garde ainsi le cinéma sacralisé en haut de l’affiche pendant qu’à l’autre bout du spectre on interdit les réseaux sociaux et les écrans qui les supportent, aux moins de quinze ans. L’éducation aux images semblent ainsi toujours en retard d’un tournage et l’arrivée massive de l’intelligence artificielle dans le paysage, ne permet pas aujourd’hui aux pouvoirs publics d’imposer une politique claire en la matière et en accord avec son temps.

Curieusement, on aurait pu penser que sur un sujet beaucoup plus simple comme l’éducation au goût, on ait pu avancer plus vite et de manière mieux coordonnée. Certes, pendant toutes ces années d’après-guerre, il serait bien malhonnête de ne pas reconnaître que l’alimentation est devenue incontestablement plus variée, plus diversifiée et que l’on a pu constater de nombreuses améliorations en termes de sécurité alimentaire. On peut aussi constater qu’une certaine « démocratie » s’est opérée, la viande et les fruits, notamment, sont désormais accessibles à la quasi-totalité de la population.

Mais si les grands problèmes de carence sévère ont disparu, l’évolution de l’alimentation sous la pression économique des industries agroalimentaires a cumulé des effets négatifs qui aujourd’hui sont reconnus par toute la communauté scientifique. 18% de la population française est en situation d’obésité, un chiffre en progression constante depuis des années. En 25 ans, on est passé de 10 à 18%, soit désormais 10 millions de Français. Résultat : si de nombreuses associations alertent depuis des années sur un déficit évident d’éducation des jeunes et des très jeunes aux grands principes qui gouvernent le bien-manger, il aura fallu attendre le 16 février 2026 pour que les députés votent à l’unanimité en faveur du projet de loi visant à ancrer l’éducation à l’alimentation dans les programmes scolaires. Cette adoption marque évidemment une avancée majeure, mais pour que cette réforme aboutisse, il faudra des garanties sur la formation des enseignants, l’implication des acteurs locaux, et des budgets dédiés. Ce vote a surtout donné lieu à un sondage (Opinionway) fort intéressant qui montre que 87% des français soutiennent la création d’un cours obligatoire sur l’alimentation et qu’un français sur deux affirme avoir dû attendre l’âge adulte pour « rattraper un retard alimentaire ».

Dans la réalité, force est de constater que les deux combats éducatifs sont encore menés aujourd’hui par une minorité de convaincus appuyés par une vaste communauté scientifique qui défendent une même vision sociétale. Au lieu de considérer que l’individu doive se soumettre aux dictats d’industries dont la seule boussole est le contentement de leurs actionnaires, on peut préférer une forme de ré-enchantement de nos cerveaux et de nos corps. Dominer les écrans est aujourd’hui le combat que mène toute la communauté des neurologues et psychologues pour faire comprendre que le cadre éducatif, parents et écoles, est essentiel. La place et les vertus du cinéma dans ce dispositif sont essentiels si on apprend à cette occasion à décrypter le flot d’images fausses et/ou sans sens où l’imaginaire est réduit à sa plus simplificatrice expression.

La bonne nouvelle est que la prise de conscience du plus grand nombre est en cours au regard des méfaits de la surconsommation d’images comme de la surconsommation de sucre ou de gras. Lier les deux combats ne relève pas d’un simple rapprochement intellectuel. Preuve en est par exemple du travail déjà mené par des associations comme l’Archipel des lucioles, plateforme collaborative d’éducation aux images qui ont bien compris qu’un ciné-goûter pour des enfants peut proposer une double gourmandise pour un plaisir au carré. Pour l’alimentation, chacun peut apporter sa pierre à l’édifice et la sortie dans les salles en groupe scolaire, en famille, avec des amis peut aussi être une occasion de se (re)construire une éducation alimentaire bonne pour soi et pour la planète. L’éducation aux bonnes images comme au bien-manger est à portée de main et ce serait dommage d’en priver les générations futures.

Image de couverture : Ratatouille